20180426

FAKIR : Autopsie d'un scénario incroyable

Les réunionnais ont subi incrédules le passage quasi direct d'une forte tempête tropicale mardi dernier. Si les conditions cycloniques étaient bien au rendez-vous, aucune alerte cyclonique n'avait été déclenchée. Comment en est-on arrivé à une telle situation? Autopsie d'un événement hors du commun. 

Les prémices de FAKIR suivi depuis le 17 avril!

Contrairement à ce qui a été dit ici ou là, les prémices de FAKIR ont été suivi par le Centre Météorologique Régional Spécialisé Cyclone (CMRS) de la Réunion depuis plusieurs jours. Le 17 avril, dans son bulletin ZCIT, le CMRS mentionne une large circulation dépressionnaire au nord nord-est de Madagascar. On est donc loin du phénomène surprise qui serait tombé du ciel du jour au lendemain et qu'on aurait pas vu venir. A cet instant, aucun développement significatif n'est prévu si on se réfère au modèle de prévision.

Le lendemain, le minimum qui donnera FAKIR est mentionné sur la carte de risque de cyclogenèse de Météo France, ce qui sera d'ailleurs l'occasion de mon premier article concernant ce système. Le potentiel est jugé très faible, de plus les modèles suggèrent un minimum évoluant temporairement sur les terres nord-est de Madagascar, ce qui ne plaidait pas pour un creusement significatif.

Les prémices de FAKIR encore numéroté 93S

Les prémices de FAKIR encore numéroté 93S

Le samedi 21 avril, la circulation dépressionnaire associée au minimum s'est renforcée, mais l'activité nuageuse est encore limitée. Une petite fenêtre de conditions favorables au développement jusqu'à lundi est évoquée. Des prévisions un peu plus agressives du modèle GFS est également indiqué. Mais la philosophie retenue est un risque faible de développement en tempête modérée.

Néanmoins, une dégradation significative du temps pour le secteur Réunion/Maurice est déjà annoncée, en raison d'un déplacement prévu ramener le système vers les Mascareignes.

Rien à signaler en ce dimanche 22 avril

Ce dimanche 22 avril personne à la Réunion y compris moi, ne se doute que quelque chose de significatif se prépare. Je préviens ma famille que la journée de mardi s'annonce exécrable avec une belle dégradation pluvio-orageuse, mais sans plus. D'ailleurs, le bulletin ZCIT du CMRS en fin d'après-midi réaffirme que les conditions en altitude seront défavorables, sous entendu, devraient empêcher le système de trop se creuser avant d'arriver sur les Mascareignes.

Sauf que les modèles de prévision numérique dans leurs sorties de 12z sont nettement plus agressifs. Les modèles européen IFS et américain GFS voient un système qui à minima serait une tempête tropicale modérée, et qui dans les deux cas ont une trajectoire directe sur la Réunion.

FAKIR encore Perturbation Tropicale le 22 avril 2018 à 22z ©Dundee

FAKIR encore Perturbation Tropicale au nord-est de Madagascar le 22 avril 2018 à 22z ©Dundee

Dans le même temps, futur FAKIR commence à s'organiser dans la nuit de dimanche à lundi au nord-est de Madagascar. Lundi matin à 04z, soit 24h avant le passage au plus près, le système a une belle allure, avec une signature satellitaire plutôt convaincante. Cela va être le début d'une drôle de journée pour tous ceux qui ont l'habitude de suivre les cyclones de près.

Les événements commencent à prendre une drôle de tournure

Tout au long de cette journée du lundi 23 avril, on observe un système qui se développe sans aucune contrainte. Au sud-ouest du système, des vents forts en altitude améliorent la divergence, ce qui permet de booster son intensification. A ce moment, on pense encore que ces mêmes vents vont lui être néfaste à partir de la nuit.

Dans la matinée, le processus de cyclogenèse entamé la nuit précédente est terminé, le stade de Dépression Tropicale est atteint. Le premier bulletin cyclone du CMRS est donc publié à 10h, avec la première prévision de trajectoire et d'intensité. Le système est à 780 km de la Réunion et le stade de tempête tropicale modérée est maintenant sur les tablettes, même si un affaiblissement est toujours prévu avant son passage au plus près des îles sœurs.

FAKIR le 23 avril à 12z. Il vient d'être baptisé par le service météorologique de Madagascar ©Kachelmann

FAKIR le 23 avril à 12z. Il vient d'être baptisé par le service météorologique de Madagascar ©Kachelmann

Pour l'heure, avec un système de ce type, pas de conditions cycloniques attendues, en revanche, une grosse dégradation du temps est au programme, d'autant plus qu'on parle maintenant d'une tempête tropicale modérée. Des pluies intenses, des vents pouvant atteindre les 100 km/h voire plus pour les hauts et une forte houle, voilà ce qui est annoncé pour mardi.

Alors que le préfet de la Réunion lance un appel à la vigilance en raison de la forte dégradation attendue, le stade de tempête tropicale modérée est estimé atteint en milieu d'après-midi, FAKIR est né. C'est à partir de là que la situation commence à prendre une tournure plutôt inattendue.

Pas d'alerte cyclonique. Le début des problèmes!

Lors d'un point presse tenu par le Préfet à 16h ce lundi 23, la fermeture de l'ensemble des établissements scolaires est annoncée. Cependant, pas de déclenchement de la Pré-Alerte cyclonique. Le scénario retenu à cet instant continue de privilégier l'option d'un système dont l'intensification sera stoppée dans la nuit sous l'influence grandissante du cisaillement. Cet épisode va alors être géré par le système d'alerte météorologique et non cyclonique, via les vigilances fortes pluies, vents forts et forte houle.

C'est le moment que choisit FAKIR pour prendre tout le monde à contre pied. La signature satellitaire s’améliore encore dans la nuit. Les images micros-onde à cet instant ne laissent aucun doute sur le fait qu'on est bien en présence d'une forte tempête tropicale. La présence d'une amorce d’œil au centre est le signe net de la poursuite de l'intensification.

Image micro-onde de FAKIR le 23 avril à 2356z ©NRL

Image micro-onde de FAKIR le 23 avril à 2356z. On voit bien un œil presque totalement fermé au centre, ce qui n'était vraiment pas bon signe pour la Réunion ©NRL 

A 22h le stade de FTT est officiellement déclaré par Météo France. A partir de là, on commence à se dire que si l'affaiblissement ne se produit pas rapidement dans les prochaines 6h, la journée de mardi s'annonce terrible, avec potentiellement un risque de conditions cycloniques localement dans certains secteurs de la Réunion.

Un mardi noir historique

Le point du mardi matin à 4h tombe comme un couperet. FAKIR est toujours une forte tempête tropicale. Dans le même temps, le système est entré dans le champ de vision du radar, montrant les débuts d'un œil au centre, avec une sorte de mur de l’œil sur la façade sud-ouest. 

La tempête ne s'est pas affaiblie et a en plus accéléré pour se déplacer à une vitesse supérieure à 40 km/h, ce qui est relativement rare, quand on sait qu'en générale un système dépressionnaire tropical évolue grosso-modo entre 10 et 20 km/h. En réalité, FAKIR a été en quelque sorte emporté par les vents forts en altitude censés le décapiter, ce qui a atténué l'effet néfaste du cisaillement. Du même coup, le système arrive en boulet de canon sur l'île, modifiant complètement le timing du passage au plus près.

C'est la pire situation qui puisse être. Météo France réagit en élevant le niveau de la vigilance vent fort au niveau "renforcé". De son côté, la préfecture appelle la population à éviter de circuler dans les zones nord, est et les hauteurs de l'île et demande à celles et ceux qui sont en chemin de s'arrêter pour se mettre à l'abris avant le début de la détérioration. Malheureusement, des gens sont déjà sur les routes pour se rendre à leur travail et le message du préfet laisse les gens dans la circonspection. De plus, si le message concerne les zones nord, est et les hauteurs de l'île, la situation n'est pas plus rose dans le sud.

Conditions cycloniques incroyables dans la ville de Saint-André directement impactée par le mur de l’œil (Est de la Réunion)

La suite vous la connaissez. FAKIR s’avérera être d'une brutalité notamment dans la région est de l'île qui est durement impactée. Deux morts sont à déplorer dans le sud de l'île, ensevelie dans leur maison par une coulée de boue. En revanche, et c'est un petit miracle, pas d'autres victimes constatées alors que des milliers de gens ont été pris au piège des conditions cycloniques sur la route.

FAKIR un JENNY medium

Cet épisode exceptionnel présente des similitudes avec le cyclone JENNY en 1962. Tout comme FAKIR, le cyclone JENNY était de petite taille et se déplaçait très rapidement. Tout comme FAKIR, la durée de la dégradation fut brève durant JENNY, à peine quelques heures. Et enfin, tout comme FAKIR, une grosse polémique avait suivi le passage du cyclone sur le déclenchement tardif de l'alerte, puisque des gens s'étaient déjà rendus sur leur lieu de travail, dans les champs ou en mer pour pêcher lorsque le pire du cyclone commença.

Les similitudes s'arrêtent là, car JENNY était probablement un cyclone tropical intense et les conséquences sur l'île avaient été terribles et catastrophiques. Quoique! Si FAKIR avait eu la mauvaise idée de passer directement sur l'île ou de passer à la même distance mais côté ouest, les conditions cycloniques auraient été sans doute nettement plus violentes. N'oublions pas que la Réunion s'est retrouvée du bon côté de FAKIR avec ce passage à proximité des côtes orientales.

Si la modification du système d'alerte actuel est réclamée par beaucoup (notamment le fameux critère de condition cyclonique), il est bon de rappeler que pour s'approcher de la perfection ce système doit éprouver tous les cas de figure possible. Il faut également rappeler que ce système a plutôt bien fonctionné jusqu'ici, et qu'il n'est à mon sens pas productif de tout remettre en cause en raison d'un ou deux cas atypiques ayant posé des problèmes.

Des ajustements seront sans doute nécessaires, mais gardons à l'esprit que malgré tous les progrès réalisés dans le domaine de la prévision cyclonique, anticiper l'intensité reste le point le plus complexe et difficile. Et surtout, sachons rester humble, car la nature peut parfois décider d'agir autrement.

PR

Réunion

Commentaires

  • patrabeson
    Bonjour André. C'est effectivement un point qui pose question et qui sera certainement évoqué dans le retour d'expérience de l'épisode Fakir à la Réunion.
  • Scius André
    • 2. Scius André Le 30/04/2018
    Qu'en est-il du principe de précaution ?
  • patrabeson
    Bonjour Gérald et merci pour cette réaction. Avoir vécu JENNY dans la rue j'imagine le stress.
  • patrabeson
    Merci Niry pour ce commentaire. On peut comprendre la réaction de la population qui s'est retrouvée un peu désemparée au plus fort de la crise. Après vous avez tout à fait raison, ce n'est pas en jetant une personne au piloris qu'on améliorera un système qui de toute façon doit se servir des différentes expériences pour s'améliorer.
  • Niry
    • 5. Niry Le 28/04/2018
    Explications nettes et précises. On voit clairement qu'il y a eu un emballement exceptionnel et imprévisible de la situation.. Que jeter la pierre sur qui que ce soit n'est que pure spéculations inutiles..
  • Gérald
    • 6. Gérald Le 27/04/2018
    Bonjour,

    Merci pour cet article, bien argumenté, qui renforce mon fort sentiment d'un véritable dysfonctionnement dans la gestion de ce phénomène.
    L'étude des bulletins me faisait penser à une seule solution retenue, la diminution, malgré effectivement une possibilité de renforcement.
    J'adore la fin de votre article à propos de ce plan. Vous avez raison. De même, je dirai Météo France s'est lamentablement planté (une seule hypothèse) MAIS, effectivement, la prévision n'est pas facile et ce n'est pas une science exacte. Donc, c'est pourquoi j'adore la fin de l'article qui démontre qu'on peut pointer "une erreur" sans pour autant clouer le responsable au pilori. Pour rigoler, je dirai, un peu de douceur dans ce monde de brutes.
    Pour ma part, spécialisé en gestion de crise, avec les bulletins sans faire d'analyse aussi fine que vous, ce domaine me tenant à coeur, je suis écoeuré. Le préfet qui s'est planté pour justifier l'absence d'alerte rouge pour Berguitta et démontrant une certaine légèreté, pour Fakir, n'a pas pris les mesures nécessaires pour assurer la protection de la population, comme il le déclare. Je ne polémique pas sur l'alerte rouge pour Berguitta, car ce n'était pas justifié, de part le plan en vigueur. Par contre, par retour d'expérience, par l'analyse des différents dysfonctionnements pour Fakir, il n'y a aucun doute, ce plan doit être revu, adapté et amélioré, sans tout jeter pour autant.
    Anecdote : J'ai vécu le cyclone Jenny, dans la rue en plus, comme une majorité de la population.
    Cordialement, Gérald.

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