26-27 janvier 1948, le cyclone du siècle à la Réunion

Il y a 70 ans, la Réunion vivait avec le cyclone 48 son "BIG ONE". A l'aide des archives, nous avons reconstitué la chronologie de cet épisode cyclonique exceptionnel en raison de l'ampleur du désastre provoqué sur l'île. Voici le déroulement détaillé des événements du si tristement célèbre CYCLONE 48.

Le cyclone 48 arrive sur une île mal en point

La décennie 40 est pour la Réunion une période terriblement sombre. La seconde guerre mondiale qui a déchiré le monde s'est importée jusque dans les Mascareignes. L'île a subi durant la guerre, un blocus maritime imposé par les Anglais basés à l'île Maurice, empêchant l'exportation du sucre et l'importation de vivres et de matériaux. En 1948, la population est donc fatiguée et sous-alimentée suite à ces années de privation. Pour rien arranger à la situation, les cyclones d'avril 1944 et avril 1945 laissèrent l'île dans le dénouement et le désarroi absolu. Le préfet de la Réunion en fonction à l'époque, M. Paul Demange, se plaignait auprès du ministre de l'intérieur, du fait que l'île ne reçut que des allocations de matériaux de construction ridiculement faibles et qui n’ont pas suffi à réparer les dégâts de ces 2 cyclones, dans une lettre de description de situation adressée en mars 1948.

Même le service météorologique (ancétre de Météo France) était dans un état de quasi disparition en 1948. Les infrastructures, ainsi que les instruments météorologiques étaient ou en très mauvaises états, ou tout simplement inopérant. Une situation d’abandon que M. Ferroul qui succéda à M. de Vivies comme chef du service météorologique de la Réunion et qui vécu donc le cyclone, fera part au préfet via une note faisant l’état les dégâts observés au service météorologique. On sent dans cette correspondance une forme de lassitude, saupoudrée d’ironie. Il écrit : «  le météore est passé, tout danger est écarté. Jusqu’à la prochaine alerte, le service météorologique retombera dans l’oubli avec son installation provisoire, ses murs à nouveau lézardés. Les appareils emporté seront une fois de plus (du moins ceux qu’on a pu récupérer) rafistoler ». Bonjour l'ambiance...

C'est donc sur une île où règne un état de misère extrême et ne s'étant toujours pas remise des ravages des cyclones d'avril 1944 et 1945, qu'intervient le pire épisode cyclonique de l'histoire de la Réunion.

Le cyclone est détecté à proximité de Saint-Brandon le samedi 24 janvier

Le service météorologique de la Réunion étant ce qu'il est en 1948, c'est celui de Madagascar, mieux développé et mieux équipé, qui décrit la chronologie des faits via une étude complète et détaillée publiée le 31 janvier 1948. La situation générale dans le bassin est marqué à partir du 20 janvier, par une forte activité au sein de la zone de convergence intertropicale (ZCIT). Celle-ci qui est positionnée relativement bas se caractérise par des régimes orageux de forte intensité sur le centre, le nord-ouest et le nord de Madagascar. C'est dans l'après-midi du vendredi 23 janvier, que les premiers indices de la présence d'un phénomène cyclonique se matérialise à Saint-Brandon. Concrètement, le vent tourne au sud-ouest et la pression commence à chuter. De plus, le ciel sur l'îlot se voile de stratocumulus et cirrus, indiquant bien le début de quelque chose dans la ZCIT.

Le lendemain, les choses s'accélèrent. Tous les éléments d'observations concordent sur un système dépressionnaire se creusant rapidement au sud-est de Saint-Brandon, et, se déplaçant lentement vers l'Ouest à l'Ouest Sud-Ouest à environ 9 km/h. En fin de journée, le système passe à proximité sud de l'îlot. La pression relevée à 1130utc (15h30 Mascareignes) 960.7mb, ne laisse aucun doute sur le fait qu'on est déjà en présence d'au moins un cyclone tropical. Cet épisode cyclonique permet de mettre en relief l'importance du point d'observation que représentaient les îlots tels que Saint-Brandon ou Tromelin, à une époque où les satellites étaient loin d’exister. Selon l'étude, il aurait même été impossible de détecter la présence du cyclone avant le 24 janvier, sans les observations de l'îlot Saint-Brandon, dans la mesure où la situation isobarique en cette journée de samedi ne décrivaient pas cette présence. 

L'extension réduite de la situation isobarique du phénomène, conduit à penser que le cyclone de 1948 était vraisemblablement un système de taille réduite. Les observations sur Saint-Brandon ont permis de conclure qu'il s'agissait à ce moment d'un système très creux et très violent, mais dont le cœur du météore et la zone de vent fort étaient très concentré. Dès le début d'après midi de ce samedi 24 janvier, le service météorologique de Madagascar alerte celui de Saint-Denis, en indiquant la formation d'un cyclone dans les parages de Saint-Brandon. Le préfet informé de la situation, adresse aussitôt un message télégraphique à l'ensemble des maires de la Réunion, pour les prévenir de la présence d'un cyclone et les demandant de ne prendre aucune disposition tant que le signal "CYCLONE A CRAINDRE" n'était pas diffusé par les autorités.

 

Un dimanche 25 janvier 1948 radieux

En 1948, pas de pré-alerte, d'alerte orange et d'alerte rouge. A cette époque, c'est un système mis en place en 1944 par le gouverneur Capagory et appelé "CYCLONE A CRAINDRE" qui est opérationnel. Le principe est simple, adresser par message téléphoné et télégraphique le signal  "CYCLONE A CRAINDRE" aux premiers magistrats des communes de l'île, dès lors qu'une menace cyclonique se précisait. Lorsque ce signal était diffusé, les maires devaient prendre l'ensemble des dispositions afin d'alerter la population du danger. Mais en ce samedi 24 janvier, la menace semble encore bien lointaine pour l'île, ses habitants n'ayant aucune connaissance de la présence de ce météore dans la zone.

Le dimanche 25 janvier 1948, peu d'évolution dans la situation. Le cyclone maintient un cap Ouest, toujours à une vitesse relativement faible. Les observations du jour indiquent la présence d'un anticyclone au sud, et des vents en altitude sur Madagascar de secteur nord-ouest. Cette dernière indication sur la situation des vents en altitude est peut-être un indice sur ce qui arrivera le lendemain. Au cours de cette journée de dimanche, une remontée de la pression atmosphérique est observée sur les Mascareignes, laissant penser que le cyclone maintiendra son cap vers l'ouest, voire infléchirait vers le nord. Finalement, cette journée de dimanche se termine pour les météorologues de Madagascar, avec la sensation que la menace concernerait plutôt la Grande Île.

En attendant, rien ne semble trahir la présence d'un cyclone au Nord-Est de la Réunion. La population vaque à ses occupations le plus normalement du monde. D'ailleurs, ce dimanche fut d'après les témoignages une magnifique journée, ponctuée par un couché de soleil flamboyant, au cours duquel le ciel pris une teinte rouge. A ce moment, les gens étaient loin de se douter que derrière ce fameux et hypnotisant "cyclone sunset", se cachait des lendemains qui s'annonçaient périlleux.

Le cyclone a choisi sa cible

Lundi 26 janvier, les premières observations du matin montrent une évolution radicale de la situation. A 7h, la pression atmosphérique ne monte plus comme la veille, mais au contraire diminue avec une chute de 3.4 mb en 24h. La conclusion est simple et limpide, le cyclone s'est rapproché de l'île et sa trajectoire ne semble pas dictée par les hautes pression subtropicales. Les services météorologiques de l'époque ont du mal à expliquer ce changement de trajectoire, en raison de la présence de l'anticylone du sud de Madagascar aux Mascareignes. 

En réalité, ce type de situation est le cas classique d'un cyclone dont la direction serait commandée par les vents en moyenne ou haute troposphère. Plus un cyclone est puissant, plus son déplacement sera dicté non pas par la situation en basse couche, mais par les flux directeur de moyenne ou haute altitude. Donc, malgré la présence de l'anticylone de surface, le cyclone de 1948 a malgré tout décroché vers le sud, sous l'effet de ces vents d'altitude. Cela indique également que ce système était donc de forte intensité au moment de son recourbement.

Malgré cette évolution très défavorable constatée à 7h, le signal d'alarme n'est pas encore envoyé vers la Réunion. En effet, les météorologues de Madagascar espèrent encore que le cœur du phénomène tangente suffisamment loin à l'Ouest, pour permettre à l'île de n'être impactée que de manière très indirecte. Malheureusement, le point de 10h n'apporte aucune bonne nouvelle. La chute de pression s'accentue et le vent de force 8 sur l'echel de Beaufort (62 à 74 km/h), indique que la menace se précise pour la nuit du 26 au 27. Si des varations de pression sont observées et laissant encore des doutes sur la distance finale de passage au plus près (transite plus loin à l'Ouest pas encore totalement exclu à 10h), l'alerte est tout de même envoyée à la Réunion.

Dès réception du message venant de Madagascar, le directeur du service météorologique de la Réunion adresse en urgence au préfet un communiqué, indiquant que le cyclone tropical intense à 10h était situé à 220 km au Nord Nord-Ouest de la Réunion, faisant route Sud-Ouest avec tendance au recourbement, donc menace pour l'île dans la soirée. C'est le message attendu par le préfet pour lancer le signal "CYCLONE A CRAINDRE", qui est envoyé par communication téléphonique individuelle à l'ensemble des maires. Cette journée se passe donc fébrilement dans l'attente du cyclone et de ses premiers effets.

Une nuit apocalyptique

Les observations de 16h30 et 17h30 ne font que confirmer les craintes. La pression atmosphérique a continué de chuter, alors qu'il remonte sur l'ensemble des îles de l'archipel. A 17h30, la pression était de 996 mb à Saint-Denis, le vent s'était renforcé, aucun doute, le cyclone est en phase d'approche finale et un passage espéré plus loin à l'Ouest s'éloigne. En fin d'après-midi, la liaison entre Madagascar et la Réunion est coupée (elle ne sera rétablie que le 29 janvier), le cyclone est sur le point de déferler sur l'île.

C'est donc au cœur de la nuit du 26 au 27 janvier qu'aura lieu maximum de cet épisode cyclonique hors norme pour l'île. Le phénomène transite au plus près de la Réunion le long des côtes Ouest, à une distance de moins de 50 km. Sa trajectoire place l'île dans la pire situation possible, dans la mesure ou la Réunion se retrouve dans le demi cercle "dangereux", et sous l'effet direct du flux le plus violent. C'est lorsque le vent tourne au secteur Nord-Est et Nord, qu'il fut le plus dévastateur. La dernière mesure de vent officiel relevée à Saint-Denis avant destruction de l'anémomètre, était une rafale de 220 km/h le 27 janvier à 00h15. Le chef du service météorologique de la Réunion qui a vécu le cyclone, estime pour sa part que les vents maximums pourraient avoir dépassés les 300 km/h.

La violence extrême des vents est attestée par l’abattage du pylône radio de Saint-Denis qui faisait 100 m de hauteur, et, par l'étendu des ravages constatés sur les infrastructures et les habitations. Il ne fait aucun doute que les rafales qui ont déferlé durant le pic des conditions cycloniques, avaient atteint un niveau rarement observé sur l'île. Si la pression observée à Saint-Denis (972 mb) fut moins basse que lors des cyclones d'avril 1944 (955 mb) et avril 1945 (962 mb), l'impact fut nettement plus sévère que ses deux prédécesseurs qui avaient pourtant déjà laissé un souvenir douloureux aux Réunionnais. Selon les observations de l'époque, le cyclone 48 se rapprocherait du cyclone des 10-11 février 1829, qui balaya l'île durant 42 heures et provoqua un raz-de-marée catastrophique.

Le service météorologique de Madagascar conclut son étude en indiquant qu'il s'en est fallu de peu, pour que l'île évite un tel désastre. Un simple déplacement de la trajectoire de 50 km à l'Ouest, eût atténué les conséquences du cyclone dans des proportions considérables. Cette fois-ci, hélas, la Réunion n'aura pas eu cette chance. En plus des destructions et des morts qui se comptent par centaine (165 selon le chiffre officiel), se rajoute le sordide lorsque des corps arrachés du cimetière de l'Est par la puissante houle cyclonique, sont retrouvés échoués le long du front de mer de Saint-Denis. Horreur également à Saint-Leu, ou une avalanche de boue engloutit une grande partie de la ville, se retrouvant coupée du reste de l'île, au point que des vivres sont parachutés d'avion pour ravitailler la population. Difficile pour un Réunionnais du 21e siècle de croire que tout cela soit vraiment arrivé, et pourtant...

70 ans ça commence à faire loin

Cette plongée dans le temps nous montre à quel point Météo France Réunion a changé. Ce n'est plus ce petit service météorologique désuet, abandonné et dont les murs se lézardaient, mais un centre régional spécialisé chargé de la veille cyclonique dans le bassin sud-ouest de l'océan indien. Ce retour en arrière nous permet également de constater les progrès considérables réalisés dans le domaine de la prévision cyclonique. De nos jours, nous n'avons plus besoin d'attendre que le cyclone soit au porte des îles pour être détecté. Il est possible de prévoir avec une semaine d'avance, la formation d'un cyclone, de le suivre où qu'il se trouve à travers l'océan indien et d'anticiper son déplacement et son développement.

Si la Réunion de 2018 n'a plus rien à voir avec la Réunion de 1948, que ce soit en termes d'infrastructures ou de moyens, il est certains qu'un cyclone de ce type serait tout aussi dévastateur aujourd'hui. L'urbanisation galopante et l'augmentation de la population multiplie les risques en cas d'événement cyclonique majeur. De plus, le temps qui passe et les cyclones qui ont plutôt eu tendance à épargner la Réunion ces dernières années, a rendu la population plus vulnérable, moins résiliente et moins prête à faire face à ce type d'évenement, dans la mesure où elle a oublié ce que sont des conditions cycloniques extrêmes.

Cette article s'adresse également à la jeune génération, celle qui n'a jamais connu de CYCLONE 48, de JENNY, de HYACINTHE, de CLOTILDA, de FIRINGA, pour qu'elle sache ce qui peut arriver un jour (et qui arrivera forcément un jour ou l'autre). 70 ans ça commence à faire loin, attention à la piqûre de rappel...

PR

  • Source : Service Météorologique de Madagascar / Archive départemental de la Réunion
  • Image d'illustration : Service Météorologique de la Réunion
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